Chapitre 15

Vandien sortit brusquement d’un rêve de noyade. Il découvrit qu’il avait été repoussé dans un coin du lit à la manière d’un traversin, plaqué contre le sommier par l’un des bras dépliés de la Brurjan. Il se tortilla à la recherche d’une position plus confortable, et reçut un grondement ronchonnant d’avertissement. Il s’affaissa non sans se sentir oppressé. Il tenta de se calmer pendant un moment, en ralentissant sa respiration et en se concentrant sur son besoin de sommeil. Mais son tempérament vif s’emporta rapidement contre cette contrainte et il se redressa en position assise, en grondant :

— Laisse-moi me lever.

— T’as qu’à me passer par-dessus, lui répondit Hollyika d’un ton bourru.

Lorsqu’il se fut exécuté, elle s’étira en poussant un profond soupir. Elle occupait le lit tout entier. Elle s’enfonça sous les couvertures, sans manifester le moindre désir de se lever. Vandien rassembla ses vêtements et sortit en titubant par la porte de la cabine.

Il s’assit lourdement sur le siège de bois et enfila ses bottes. Son réveil abrupt l’avait laissé groggy et vacillant. Il lança un regard futile en direction du ciel et fronça les sourcils de frustration. Il n’avait aucun moyen de savoir pendant combien de temps il avait dormi. Il considéra l’idée de dormir dans l’herbe, ou à l’arrière du chariot. Il ferma les yeux dans l’obscurité chaude de ses mains en coupe. Mais ils s’ouvrirent de nouveau et il se trouva irrévocablement éveillé.

Bon. Un feu et un petit-déjeuner ? Trop d’efforts. Il descendit raidement jusqu’au sol et rassembla les restes de son campement désordonné. L’édredon qu’il avait posé sur Hollyika était humide et froid. Il le lança à l’arrière du chariot, tout en sachant que Ki lui arracherait les yeux pour ça plus tard. Mais le ferait-elle vraiment ? Il resta debout dans le noir en songeant que Ki était passée à autre chose, les abandonnant lui, le chariot et l’attelage sur le bord de la route, comme elle l’avait fait de ses vêtements. Pouvait-elle disparaître de son existence aussi soudainement que lui-même était entré dans la sienne ? Il s’assit à l’arrière du chariot pour y réfléchir. Et si elle s’était lassée de lui et de ses manières insouciantes ? Il se sentit gagné par un sentiment d’insécurité. Mais ils tenaient l’un à l’autre. Leur partenariat impliquait bien plus qu’un travail en commun. Ils se comprenaient mutuellement.

Le demi-jour grisâtre lui rappela soudain l’image d’un autre campement au milieu des collines désertes.

À l’époque, le crépuscule venait tout juste de tomber et les rochers s’enfonçaient entre ses côtes tandis qu’il observait Ki, allongé sur le ventre. Aujourd’hui encore, il pouvait presque ressentir la faim et le froid qui l’avaient alors tenaillé. Ses vêtements, à l’époque, s’étaient avérés trop légers et trop usés pour le protéger du climat de la passe. Une journée entière s’était écoulée depuis qu’il avait réussi à capturer un minuscule lapin. Il avait été obligé de manger la viande crue, car la pluie avait rendu impossible un feu de bois. Il s’était installé dans les ombres et avait attendu. Il n’avait eu besoin que d’un cheval.

Sa conscience, sur le moment, était brisée, épuisée par les souffrances de son corps. Il n’allait lui prendre qu’un cheval. Elle pourrait rebrousser chemin en montant l’autre et aller s’en acheter un nouveau. Elle semblait en avoir les moyens. Pourquoi aurait-il dû avoir pitié d’elle ? Il s’était avéré incapable de ne pas saliver en la regardant préparer son repas frugal. Il avait humé les odeurs de racines séchées et de viande du ragoût bouillonnant. Il avait fixé sa bouche tandis qu’elle buvait son thé. La pensée de cette chaleur l’avait fait frissonner.

Il avait eu la certitude de pouvoir la neutraliser. Elle paraissait en bonne santé mais pas plus grande que lui. Et elle n’était certainement pas aussi désespérée et affamée que lui. Le désespoir lui donnerait de la force. Il allait la neutraliser, prendre la nourriture, voler le cheval, peut-être trouver une cape ou des bottes dans son chariot. Il s’était agité dans l’ombre et sa respiration avait sonné comme un grondement à ses propres oreilles. Il avait senti les forces se rassembler en lui, attisées par l’idée de nourriture. Il avait imaginé sa charge digne d’une panthère. Il allait la cueillir d’un coup d’épaule dans le ventre, la pousser à terre et puis... Quoi ? L’étrangler jusqu’à ce qu’elle perde conscience ? Lui frapper la tête contre le sol jusqu’à ce qu’elle cesse de se débattre ? Se tenir debout sur elle tandis qu’il la ligotait ?

Un sourire aussi effilé que son poignard avait étiré ses lèvres. Peut-être la puanteur de son corps n’ayant pas connu de bain depuis longtemps allait-il la faire suffoquer. C’était aussi probable que le reste de ses idées, après tout. Même s’il avait eu la force physique nécessaire, il n’aurait pas eu les tripes d’agir ainsi.

Il volerait le cheval lorsqu’elle se serait endormie, parce qu’il avait vraiment envie de vivre. Puis il s’esquiverait furtivement, en sachant que son nom serait sali par le qualificatif de « voleur ». Mais au moins n’y ajouterait-il pas celui de « crapule ». Il avait alors relevé légèrement la tête en observant attentivement la femme.

Et alors ce satané cheval s’était tourné, avait henni et elle s’était levée et l’avait vu. Sans réfléchir, il s’était précipité en avant, sachant que c’était sa dernière chance d’obtenir un animal qui l’emporterait loin de cette passe abandonnée, vers un endroit hospitalier. Mais il n’avait pas mis de cœur dans la bagarre. Il se sentait l’égal d’une bête, d’un imbécile, en s’agrippant à elle et en tentant de la faire tomber tout en sachant très bien que ce n’était pas une solution. Elle lui avait balancé la bouilloire au visage et il s’était retrouvé sur le dos, un poignard sur la gorge. Il s’était figé sous elle, le poids de la femme forçant l’air à sortir de ses poumons. Il avait eu conscience de regarder sa mort en face. Non seulement son dernier espoir mais tous ses espoirs avaient disparu. Mais il n’avait pas fermé les yeux, parce que c’était son dernier instant et qu’il allait le contempler dans son intégralité, aussi mauvais soit-il.

Leurs regards s’étaient croisés. Ses yeux à elle étaient verts, quelque chose qu’il n’avait pas pu voir depuis son point d’observation. Une couleur d’yeux rare dans cette partie du monde. Elle avait donné l’impression d’avoir souri facilement autrefois, mais de ne pas l’avoir fait depuis longtemps. Son visage avait exprimé de la colère, mêlée à de la peur, mais aucun désir de meurtre, aucune satisfaction à le voir ainsi totalement à sa merci. Après avoir réalisé tout cela, il avait su qu’elle n’allait pas le tuer. Qu’elle ne pourrait pas plus faire glisser sa lame le long de sa gorge qu’il n’aurait pu lui défoncer le crâne. Elle était aussi ridicule que lui. L’absurdité de leurs postures respectives avait soudainement résonné dans son esprit aussi clairement qu’un large gong. Il s’était mis à rire. Elle s’était renfrognée, sachant aussi bien que lui ce qui était drôle, mais refusant de se laisser amuser... le refusant, lui.

Cela avait été un défi, car des individus capables de partager une plaisanterie aussi ultime que celle-ci se devait de le faire et non de se percher sur la poitrine l’un de l’autre en prétendant être aussi creux que le reste du monde.

— Depuis cet instant, j’ai su qui tu étais, Ki.

Ses propres mots le sortirent de sa rêverie. Il leva un doigt pour toucher le sourire qui avait fleuri sur ses lèvres.

— Si tu pensais pouvoir te débarrasser de moi si facilement, il va falloir que tu revoies ton jugement.

Mais il percevait bien l’ironie de la situation. À l’époque, Ki avait été celle qui avait le chariot et lui l’étranger dans le besoin qui s’était imposé auprès d’elle et avait dérangé son existence.

Désormais, c’était lui qui était assis sur le chariot, avec à l’intérieur une Brurjan errante qui ronflait dans son lit. Qu’est-ce que Ki avait ressenti à son sujet à l’époque ? Elle avait sans doute été aussi ennuyée qu’il l’était à présent. Il haussa les épaules. C’était différent. Hollyika n’avait ni son charme, ni sa cordialité, ni son esprit, sans parler de son sourire engageant. Sa bouche se fit moqueuse.

— La beauté est dans l’œil de celui qui regarde, lança-t-il à haute voix pour lui-même en se levant pour récupérer la bouilloire et le bol.

Soudoyés à coups de céréales, les chevaux gris se laissèrent convaincre de revenir au harnais. Leur congénère noir s’approcha également et fit mine de les mordre jusqu’à leur faire abandonner et les céréales et leur position au sein du harnais. Vandien fut forcé de déposer une mesure de céréales sur le sol à l’intention de Noir avant de pouvoir apaiser l’attelage et boucler le harnais. Il termina en sueur et en regrettant amèrement de ne pas avoir pris le temps de préparer un petit-déjeuner.

À l’intérieur de la cabine, Hollyika occupait toujours le lit entier. Vandien entra et se mit à fouiller à la recherche d’une collation rapide.

— Je suis prêt à partir, annonça-t-il tout en se coupant des tranches de fromage et des morceaux de saucisse sur la petite table.

Pain, fromage et saucisse. Bon, c’était meilleur que ce qu’il avait pu manger avant de rattraper le chariot.

— Alors pars.

Sa réponse était étouffée par les couvertures.

— Je prends le chariot.

— Seul un demeuré ferait autrement.

— Mais tu es toujours dedans. Tu viens avec moi ?

— Bon sang, je suis en train de dormir ! rugit Hollyika.

Elle se releva brusquement en position assise sur la plateforme. Sa tête heurta le chevron et elle retomba dans les oreillers. Lâchant un juron brurjan des plus grossiers, elle tourna la tête pour fixer Vandien de ses yeux rougis.

— Les humains ! gronda-t-elle.

— Ne me regarde pas comme ça ! Hier, tu as dit que tu allais t’en retourner vers la porte.

— Oui, et où donc vas-tu aller lorsque tu auras rattrapé cette sotte de Romni ?

— Vers la porte.

— Alors quelle différence ça fait ?

Hollyika tira de nouveau les couvertures à elle.

Vandien haussa les épaules, dérouté.

— Aucune, j’imagine. J’avais simplement l’impression que tu prenais Ki pour une imbécile.

Hollyika se tourna de nouveau pour lui faire face, un doigt surmonté d’un ongle noir tendu vers lui d’un air accusateur.

— Et voilà encore une chose qui ne va pas chez les humains. Ils veulent toujours savoir ce que tu penses, ce que tu ressens, alors que tout ce qu’une créature saine d’esprit a besoin de savoir à propos d’une autre, c’est ce qu’elle fait. Je suis dans le chariot, en train de dormir, donc je dois bien t’accompagner. Même un poulet aurait pu s’en apercevoir, et sans avoir besoin de poser dix mille questions indiscrètes.

Vandien s’appuya contre le mur derrière lui en grognant quelque chose d’inintelligible à son intention. Les mots lui manquaient. Il se tourna pour sortir et avait déjà presque atteint la porte lorsque Hollyika lui demanda :

— Tu as nourri Noir ?

— À ton avis ? lui demanda-t-il avec une satisfaction féroce.

La porte de la cabine se referma bruyamment derrière lui.

Une fois l’attelage et les quatre roues de retour sur la route, il les fit démarrer à bonne allure. Le cheval noir soutenait facilement le rythme. Vandien lui jeta un regard courroucé mais le destrier se contenta de lui faire un signe de tête tout en continuant de suivre le pas des chevaux gris. Vandien se laissa aller en arrière, adossé à la porte de la cabine. Ki ne pouvait pas avoir tellement d’avance sur eux et, étant à pied, elle ne pourrait pas avancer aussi vite qu’eux. Il devait simplement faire preuve de patience.

La porte de la cabine s’ouvrit derrière lui et il tomba dans les bras de Hollyika.

— Merde, commenta-t-elle sèchement en baissant les yeux vers son visage.

Elle le repoussa à sa place d’un geste. Les chevaux gris, qui avaient ralenti, reprirent leur rythme rapide tandis que les mains de Vandien se raffermissaient sur les rênes. La Brurjan s’extirpa avec difficulté de la cabine pour venir se percher tant bien que mal sur le siège en bois. Celui-ci n’était pas assez large pour elle ; elle enfonça ses griffes dans le bois pour se maintenir en place. Son haleine sentait le poisson.

— C’est quoi, un Limbreth ? lui demanda-t-il.

Elle lâcha un bref éclat de rire.

— J’en sais fichtre rien !

Elle resta silencieuse quelques instants, perdue dans ses pensées. Vandien lui laissa un peu de temps.

— Tu sais, tu as raison. C’est l’eau. Plus longtemps je reste sans en boire, plus je vois les choses clairement. (Elle fronça les sourcils.) Le Limbreth est venu à moi en rêve. Mon dernier souvenir de Jojorum, c’est cette beuverie avec les Déguerpisseurs humains de ma compagnie. Le gros de la soirée était derrière nous et on savait qu’on ne nous appellerait pas pour grand-chose de plus durant le reste de la nuit. Alors c’était le moment pour boire et puis aller dormir. Je ne me souviens pas m’être endormie mais je sais que j’ai rêvé. J’ai rêvé d’un trésor de joyaux brillants. Des joyaux bizarres. Quand je pense gemmes, je pense toujours rouges et verts éclatants, des couleurs individuelles qui brillent. Mais ceux-là étaient empilés en tas immenses, prêts à être cueillis. Des trucs couleur pastel, un peu comme des champignons luisant dans le noir. L’image n’est même plus séduisante à présent. Mais sur le moment, c’était comme un aimant qui m’attirait et il fallait que j’y aille, vite, avant que quelqu’un ne me prenne de vitesse. Alors on est partis, Noir et moi.

Elle marqua une pause.

— Que je sois maudite, tu as encore raison. Je suis passée par une porte, mais pas une porte normale. Ça fait presque un an que je travaille à Jojorum maintenant et il n’y a pas d’entrée sur le mur par lequel je suis sortie. Mais j’ai bien traversé une porte, et rapidement.

Le silence s’étendit jusqu’à marquer un arrêt dans la conversation. Vandien prit le risque de la pousser un peu plus avant.

— Ça ne me dit toujours pas ce qu’est un Limbreth.

Hollyika resta impavide.

— Non. Bon, dans le rêve, je savais que les gemmes appartenaient au Limbreth mais qu’à présent, elles m’étaient destinées. « Les Joyaux du Limbreth », j’ai entendu ça, aussi évident que du sang. Voyons voir. Je me souviens d’un pont, et on s’est arrêtés pour boire. J’ai dû dormir là-bas. C’est là que tout devient flou. Je me souviens parfaitement de ce que j’ai pensé, mais pas pourquoi j’y croyais. Je savais que les Joyaux du Limbreth n’étaient pas des gemmes, mais des choses telles que la paix, la joie, l’épanouissement. Ha ! Mais sur le moment c’était une chose merveilleuse que de réaliser cela parce que les Joyaux m’étaient toujours expressément destinés. Tout ce que j’avais à faire était d’aller les chercher et de me montrer digne d’eux en chemin. Je crois que c’est là que j’ai abandonné Noir et mon équipement, puis que je me suis mise à manger de l’herbe. Après ça, tout ce qui s’est passé ne veut plus dire grand-chose. Mais bon, à quoi peut-on s’attendre quand on bouffe de l’herbe ?

— Et Ki ? Je crois qu’elle a passé la porte pour partir à ma recherche, en pensant que j’étais parti au-devant d’elle. Mais maintenant ?

— Maintenant, elle est partie en quête du Limbreth. Ne rejette pas la faute sur moi, tout ce que j’ai fait, c’est de l’encourager. Je crois que quelle que soit la raison pour laquelle on passe la porte, tôt ou tard on se met en quête du Limbreth. Tu n’as pas ressenti ce besoin, toi aussi ?

— Non.

Vandien hésita en se rappelant sa lassitude lorsqu’il s’était baigné dans le cours d’eau.

— Mais je n’ai pas bu une seule goutte de cette eau et je n’ai mangé que quelques fruits.

Il lui raconta brièvement sa rencontre avec les fermiers.

— Des gens sympathiques, gronda-t-elle. Si ça avait été moi, je lui aurais fait passer son bâton entre les deux oreilles et j’aurais mis le feu à sa maison. Mais j’imagine qu’il ne faut pas attendre ça d’un humain « viande bouillie ». Aucun caractère.

Vandien lui jeta un regard en biais pour essayer de déterminer si ses lèvres formaient un sourire ou une moue de dédain. Il abandonna rapidement.

— Pourquoi ne fouettes-tu pas un peu ces canassons ?

— Je ne connais pas la route. Une fois que le chariot les suit dans leur élan, ça prend un peu de temps pour les arrêter. J’ai bien failli te rouler dessus dans l’obscurité et il ne fait pas tellement plus clair à présent. Je n’aimerais pas retrouver Ki sous mes roues.

— Hum hum.

Vandien avait rarement reçu réponse plus évasive. Il fixa son regard sur la route. Ils progressaient d’un pas mesuré mais régulier. L’attelage tirait bien ; il aurait été malvenu de les pousser jusqu’à leurs limites. Ki lui avait souvent rappelé qu’ils travaillaient mieux dans la régularité que sous l’influence du stress. Ki... Que n’aurait-il pas donné pour l’avoir à ses côtés en lieu et place de cette Brurjan hirsute ?

Elle lui donna un coup de coude dans les côtes et Vandien se demanda si elle avait deviné ce à quoi il était en train de penser. Mais elle indiqua du doigt les lumières brillantes devant eux, lesquelles étaient soudain devenues plus grandes et plus proches. Ils avaient enfin atteint le sommet de cette interminable côte et surplombaient la vallée du Limbreth. L’attelage s’arrêta de son propre chef. Vandien regardait en contrebas d’un air perplexe. A ses côtés, Hollyika secouait sa lourde tête d’un air incrédule.

— Ce n’est pas comme ça que je les avais rêvés, marmonna-t-elle pour elle-même. Ce n’est pas du tout ça.

Vandien émit un grognement. Il tira le frein vers lui et appuya son pied dessus tout en plongeant son regard dans la vallée grise devant eux.

La route courait, toujours aussi droite et directe, jusqu’au centre de la vallée. De hautes pierres noires jaillissaient à intervalles irréguliers au sommet d’une crête située au milieu de la surface plate et finement pavée de la plaine centrale. De l’herbe poussait à leurs pieds et des buissons ambitieux se pressaient à travers les fissures entre les pavés lisses. Les pierres noires étaient grandes mais usées, érodées et les Joyaux brillants qui les surmontaient semblaient moins lumineux ici que lorsqu’ils leur étaient apparus comme des guides brillant sur l’horizon. Les Limbreth étaient massifs, c’était certain, mais la puissance et la majesté les avaient désertés. Ils évoquaient les momies de rois antiques dont toute la souveraineté aurait progressivement disparu.

— Ils n’étaient pas comme ça avant, gronda Hollyika. Ils étaient grands et pleins de puissance, de promesses et de secrets, de richesse et de joie. Ils avaient tout cela, et plus encore, au point que mon esprit n’était pas capable de le comprendre. Ils m’appelaient, Vandien, et leur attrait était plus fort même que celui du sang chaud. Et maintenant, ça. Tout cela n’était-il qu’une tromperie, toute cette longue rêverie le long de la route ? Ai-je simplement été trompée par l’eau et la nuit ?

— Ou bien la tromperie a-t-elle lieu ici et maintenant ? s’interrogea Vandien à haute voix.

Il se tourna vers Hollyika mais elle n’était plus là. Son armure émit des bruits secs tandis qu’elle la tirait de l’arrière du chariot. Le cheval obéit à son appel guttural. Vandien ne la blâmait pas. Elle avait été attirée jusqu’ici pour voir les Limbreth dont elle avait rêvé. Eh bien, elle les avait vus. Elle n’avait aucune amitié à honorer, ni aucune promesse faite à un enfant de l’autre côté de la porte. Il souhaita presque pouvoir rebrousser chemin avec elle.

— Puisses-tu voyager en sécurité, lui souhaita-t-il.

Elle maugréait contre la rouille et l’humidité tout en se démenant contre le cuir raidi.

— J’en ai bien l’intention ! lui répondit-elle brusquement.

Les sabots écarlates de sa monture claquèrent sur la route.

— Allons-y !

Aussi massive qu’une montagne, elle jaillit de derrière le chariot, en selle et en armure.

— Allons les réveiller là, en bas ! Allez !

Elle ne l’attendit pas mais s’élança en avant tout en cinglant au passage la hanche de Sigurd. La route descendait droit devant l’animal et la présence de son congénère noir l’effraya.

Lorsque les chevaux gris s’élancèrent, le frein émit un craquement et céda.

Encore des années après, cette chevauchée reviendrait hanter les songes de Vandien, bien pire que tous les rêves de chutes mortelles qu’il avait pu avoir. La route lisse se déroulait devant eux, n’offrant aucune résistance au tonnerre des roues du chariot. Les Limbreth grimaçaient vers lui, telles d’immenses dents déchiquetées. L’attelage courait à toute vitesse, plus rapidement qu’il ne les avait jamais vus faire. L’âme de Vandien hurlait des suppliques pour qu’ils ne trébuchent pas. Ils prirent de plus en plus de vitesse, jusqu’à ce que le paysage ne soit plus qu’une étendue floue qui défilait de chaque côté de Vandien. Le seul élément clairement visible était Hollyika, perchée sur sa selle comme une furie, hurlant des imprécations tout en chargeant. Elle ne portait pas de casque et sa crête était dressée vers l’avant, le signe redouté d’une agression brurjan.

— Sang... de... lune..., hoqueta Vandien tandis que les rênes lui échappaient des mains.

L’attelage ne ralentissait pas et lorsque le chariot s’arrêterait, ce ne serait pas debout sur ses quatre roues. Ses oscillations habituelles évoquaient de plus en plus des dérapages incontrôlés. Les Limbreth surgirent, proches et monstrueux. Il leva la tête vers les lumières chatoyantes et réalisa qu’ils étaient à présent sur du plat, chevauchant en direction de la base des Limbreth. Ses mains agrippèrent une boucle des rênes sur laquelle il tira fermement, donnant plusieurs à-coups pour essayer de capter l’attention des chevaux gris. Il eut l’impression que ceux-ci y répondaient.

Mais l’allure de Hollyika ne diminua pas le moins du monde. La vitesse du cheval noir contredisait totalement sa masse. Elle dégaina son épée et la fit virevolter dans les airs. Son cri de guerre strident atteignit les oreilles de Vandien. Elle était folle.

Vandien avait repris le contrôle de son équipage. Le chariot finit par s’arrêter en grondant. Il n’avait aucune envie de participer à la charge folle de Hollyika contre les Limbreth. Autant charger une montagne. Mais l’énergie de Hollyika restait la même. Elle fonçait vers le centre de la rangée des pierres du Limbreth qui s’élevaient sur la butte à la manière de jeunes arbres dans une pépinière. Il la vit fendre l’air de son épée et entendit la lame frapper le Limbreth. L’impact émit le son du métal contre la pierre, mais le Limbreth ne broncha pas. L’épée resta plantée mais Hollyika, elle, ne resta pas en selle. Le cheval noir s’enfuit entre ses jambes tandis qu’elle s’envolait en tournoyant par-dessus son épée avec la grâce d’une acrobate de foire. Son armure cliqueta tandis qu’elle retombait et roulait au sol avant de s’arrêter. Son cheval continua de galoper quelques instants avant de s’arrêter progressivement, les jambes raides, le regard inquisiteur et surpris. Le silence se referma sur la vallée.

Vandien dirigea ses chevaux en direction de la Brurjan étendue au sol. Elle ne faisait pas mine de se relever. Elle et son impulsivité ! Il n’avait pas envie de devoir s’inquiéter à son sujet. Ils avaient atteint les Limbreth et Ki restait introuvable. C’était à ce problème qu’il souhaitait se consacrer, et non à une guerrière à demi folle.

Lorsqu’il la rejoignit et s’agenouilla à ses côtés, ce fut pour constater qu’elle était consciente et n’avait rien de grave. Son cuir épais l’avait protégée là où son armure ne l’avait pas fait.

— Quelque chose de cassé ? lui demanda-t-il avec sollicitude avant de la toucher.

Mais les yeux noirs de la Brurjan regardaient au-delà de lui. Elle avait les pupilles dilatées et sa respiration s’était faite hachée entre ses mâchoires entrouvertes. Dans un mouvement fluide qui prit Vandien par surprise, elle se releva sur ses pieds.

— Regarde-les, s’écria-t-elle d’une voix cassée. Regarde- les !

Il tourna les yeux vers les Limbreth que Hollyika désignait en écartant grand les bras. Ils n’avaient pas changé. Mais Hollyika agitait les bras et son visage s’était illuminé.

— Je te l’avais dit ! C’est comme ça qu’ils étaient dans mon rêve ! Ça, sur la butte, c’était une illusion trompeuse ! Regarde-les !

— Laisse-moi voir ta tête, demanda Vandien en se relevant.

Elle s’écarta hors de portée, une lueur de folie dans le regard.

C’est alors qu’il le ressentit. Cela s’écoulait autour de lui à la manière d’une brume froide, un tâtonnement ténu qui n’était pas physique. Cela glissait sur lui à la recherche d’une prise qu’il n’offrait pas. Il cligna des yeux et, pendant un court instant, il vit les Limbreth, lisses et majestueux dans toute leur puissance. Mais, aussi vite qu’elle était apparue, la vision se dissipa.

— Maudits ! cria Hollyika.

Elle aussi avait perdu cette vision.

— Menteurs ! Tricheurs ! Vous m’avez poussée à vouloir mourir pour vous !

Elle bondit et agrippa de nouveau la poignée de son épée pour la dégager. L’arme ne bougea pas. Un halo bleu apparut autour de Hollyika et de l’épée et la repoussa au loin, dans un flash. Vandien se pencha sur elle tandis qu’elle tentait de se relever, bouillonnant de colère. Il lui agrippa les épaules.

— Reste assise ! siffla-t-il.

Il avait soudain senti la vie qui courait à l’intérieur des monolithes et sa bouche était horriblement sèche. Ce n’était pas l’aspect massif de cet être qui le pétrifiait, ni la démonstration de ses étranges pouvoirs, mais plutôt sa totale étrangeté. Ce Limbreth était plus différent de Vandien qu’aucun être vivant qu’il avait jamais imaginé. Par comparaison, Hollyika était une sœur pour lui. Même l’herbe à ses pieds était plus proche de lui que la créature qui s’élevait à hauteur de colline.

— Votre violence n’est pas nécessaire. Je m’adresserai à vous si vous le souhaitez.

La voix résonnait faiblement à leurs oreilles mais elle était claire. Tant que les mots vibraient dans l’air, les Limbreth luisaient de puissance, mais dès que le son disparut, ils reprirent leur apparence de piliers moussus.

— Quoi, parler ? ! rugit Hollyika. Je ne veux pas que tu parles, tas de briques ! Tu n’as qu’une chose à savoir : nous sommes venus pour Ki.

— Ki n’est pas ici.

Aucune émotion, une simple affirmation.

— Tu t’imagines que nous sommes comme toi, sans yeux pour voir, rocher ? Où est-elle ?

La voix de Hollyika était rauque.

— Elle est repartie vers un destin meilleur que tout ce que vous pourrez jamais lui offrir.

Même dans cette situation difficile, Vandien ne put réprimer un sourire. N’avait-il pas entendu les mêmes mots dans la bouche de Hollyika ?

— Remplie de paix et de bonté, à n’en pas douter, gronda Hollyika. Comment peux-tu dire qu’elle s’en est allée vers quelque chose de meilleur ? Qu’est-ce qu’un morceau de mur dans ton genre peut comprendre à la camaraderie, à la vie des êtres animés ?

La voix carillonnante du Limbreth se fit plus forte, d’une manière étrange. Elle résonnait plus dans l’esprit de Vandien qu’à ses oreilles.

— Qu’est-ce qu’une goutte de rosée comme toi peut savoir du monde immense sur lequel elle se dépose ? Ki est venue à moi comme le papillon va à la flamme, en sachant qu’être consumé par mon feu ne promet pas la mort mais l’immortalité. Es-tu jalouse, petite créature à fourrure ? De petites laideurs s’agitent dans ton esprit lorsque je te parle. Aucun serviteur ne tombe plus bas que celui qui manque de peu d’emprunter le chemin véritable. Et c’est ce que tu as fait. Vas-tu tenter de détourner Ki pour pouvoir prétendre n’avoir rien perdu lorsque tu t’es laissé séduire de nouveau par ton insignifiant désir de survie organique ? Vous arrivez tous deux ici avec l’esprit plein d’inepties temporelles. Devrais-je composer une métaphore suffisamment simple pour que vous compreniez ? Un enfant est assis sur le pas d’une porte, occupé à attraper les poussières qui tournoient à l’intérieur d’un rayon de soleil. Voilà toute la signification de vos existences entières pour un être tel que moi. Ki au moins aura la chance de peindre ses pensées à l’aide d’une palette durable. Aussi minuscules qu’elles soient, elles dureront suffisamment longtemps pour que les êtres supérieurs puissent les contempler. Mais les vôtres s’évanouiront comme les poussières qui disparaissent parce qu’un nuage cache le soleil.

Hollyika répondit par un grondement. Vandien tenta de raisonner.

— Mais cela ne donne pas l’impression d’être une décision librement consentie de Ki. Ne lui laisserez-vous pas l’opportunité de décider de son propre cheminement, qu’il soit de rester avec vous ou de rentrer chez elle avec moi ?

— Chez elle ? se moqua le Limbreth. Chez elle ? Une étrange idée. Vous n’avez pas de chez vous. Il a disparu dans la poussière cosmique il y a des éons de cela. Dis plutôt que tu la ramèneras vers la niche de pressions sociales et écologiques que les Rassembleurs ont conçue pour les vôtres. La volonté de Ki n’a rien à y voir. Personne ne rentre chez soi dans aucun des mondes des Rassembleurs. Pourquoi ne resterait-elle pas ici pour me distraire moi, plutôt qu’eux ?

Vandien fut soudain bombardé par une vision de mondes au-delà des mondes. Il fut écrasé par la réalisation brutale de sa propre insignifiance. Lorsqu’il inspira de nouveau, il aspira l’air comme s’il venait de refaire surface depuis les profondeurs d’un lac. Hollyika lui jeta un regard curieux.

— Ça va bien, l’ami ? demanda-t-elle.

— Je crois, oui, ça va ! hoqueta Vandien. Tu n’as rien vu ?

— Je t’ai vu lever les yeux comme un crétin et rester bouche bée pendant un moment, les yeux écarquillés, comme morts. Et puis j’ai pu voir les muscles de ton visage et de ta gorge gonfler sous ta peau. Je me suis attendue à te voir t’écrouler, raide mort, mais à la place, tu as pris une inspiration.

— Mais... ce que j’ai vu...

— Des visions du Limbreth, hein ? Laisse tomber. Quoi que t’aies pu voir, ça ne peut ni se manger ni se monnayer en échange de Ki. Chose ! rugit-elle brusquement. Nous voulons récupérer Ki. Donne-la-nous ou subis notre vengeance !

— Je ne peux pas plus vous la donner que vous ne pouvez la prendre. Allez la chercher si vous voulez. Pour nous cela ne change rien. Peut-être qu’une dernière rencontre avec vous rendra sa vision finale plus pointue encore. Faites comme vous l’entendez, tout cela est immatériel. Mais n’espérez pas recevoir notre aide ou notre protection.

— Ce qui veut dire que tu ne peux pas nous arrêter ! se moqua Hollyika.

Ils sentirent tous les deux une pause. L’épée de Hollyika retomba soudain bruyamment sur le sol de la plaine. Elle ne se précipita pas pour la récupérer. Les chevaux dressèrent l’oreille et agitèrent la tête. Ils percevaient un changement.

— Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ? chuchota Vandien pour lui-même. Et soudain il comprit. Le Limbreth ne leur prêtait plus l’oreille, ne leur accordait plus aucune attention. Ses pensées et sa volonté étaient ailleurs.

Hollyika fixait la surface lisse du Limbreth. Comment son épée avait-elle pu y rester plantée alors qu’il n’y avait même pas une trace d’impact ? Elle haussa les épaules et se baissa prudemment pour reprendre son arme. Elle la rengaina et regarda vers Vandien pour croiser son regard, ce qu’ils avaient rarement fait jusqu’à présent.

— Tu crois vraiment qu’il ne peut pas nous empêcher de suivre Ki ? lui demanda-t-il avec gravité.

— Qui s’en soucie ? répondit-elle d’une manière typiquement brurjan. Penser, ressentir, deviner, se demander... marmonna-t-elle dans sa barbe en agitant les narines dans sa direction.

Elle attrapa son cheval tandis que Vandien remontait sur le siège du chariot. Ils allaient reprendre la route. Il n’y avait rien de plus à faire ici ; les Limbreth étaient partis, comme si ces corps de pierre n’étaient pas du tout l’endroit où ils résidaient normalement. La vallée semblait aussi déserte qu’un tombeau, les Limbreth eux-mêmes constituant comme des monuments à la gloire de magiciens oubliés.

Hollyika tira sur les rênes de son cheval.

— Avant que tu ne poses la question, lança-t-elle à contrecœur par-dessus son épaule, il n’y a qu’une seule autre route pour repartir d’ici. Nous n’avons qu’à la suivre, puisque c’est ce qu’a fait cette idiote de Romni. Tu viens ?

Avec un soupir, Vandien fit claquer les rênes sur le large dos des chevaux gris devant lui. Il n’arrivait pas à se débarrasser de la sensation désagréable que quelque chose d’autre aurait dû se passer ici. Les Limbreth auraient dû lui en dire plus, faire plus, être plus. Mais leur attention s’était tournée autre part, à l’écoute de voix que Vandien ne pouvait même pas espérer entendre. Un troublant sentiment de peur l’habitait, qui ricanait de lui plus durement que la Brurjan. C’était comme si sa vie ne lui appartenait plus ; il était devenu un jeton sur une table de jeu. La vision que les Limbreth lui avaient transmise colorait encore ses pensées et il avait la terrible impression que lorsqu’il trouverait Ki, elle aussi saurait à quel point ils étaient tous les deux insignifiants. Comment pourrait-elle alors se soucier de lui ? Il regarda le dos droit de Hollyika rebondir sur sa selle au rythme des pas de sa monture et il lui envia son stoïcisme.

La porte du Limbreth
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